Asphalte Jungle : créer des jardins urbains avec peu d’entretien et du réemploi des matériaux

En réutilisant les matériaux déjà présents sur place, Asphalte Jungle s’implante dans des milieux très minéraux, cherche à désimperméabiliser et végétaliser et travaille la fertilité du sol pour obtenir un jardin qui s’auto-entretient. Asphalte Jungle est un projet de jardin conçu et réalisé par l’agence de paysage Wagon Landscaping, lauréat de l'appel à projets urbains innovant FAIRE du Pavillon de l'Arsenal, et qui a été mis en œuvre dans la cour d'un immeuble du bailleur social Elogie-Siemp.

Aléa(s) climatique(s) concerné(s) :

Type(s) d'action(s) :


Enjeux d'adaptation
Asphalte Jungle propose de s’insérer dans les milieux particulièrement urbanisés afin de traiter les eaux de pluie dès le point de chute, luttant contre le risque de saturation du réseau et d’inondation.  

De plus, par végétalisation, le jardin peut rafraîchir des espaces spécifiques en période de fortes chaleur, tels que des cours d’immeubles initialement couvertes de revêtement. 

Enfin, le recyclage des matériaux initiaux fait que ce projet limite ses besoins en termes d’apport de matière. 

Points forts
  • Jardin construit avec les matériaux présents sur place

  • Palette végétale sobre en eau

  • Peu d’entretien

  • Gestion locale des eaux pluviales
  • Réduction des déchets (pas de matériaux exportés du chantier en dehors des contenants des végétaux)
Jardin Asphalte Jungle rue Carrière Mainguet, Paris 11ème - © Y. Monel
Bitume réutilisé pour créer le jardin - © Y. Monel
Description de la solution

Créer un jardin sans exporter de matériaux 

Dans le cadre de l’accélérateur de projets FAIRE du Pavillon de l’Arsenal à Paris, les paysagistes de Wagon Landscaping ont développé un processus de création de jardin sans exporter de matériaux du lieu de travaux. En effet, lors de la mise en œuvre, il s’agit de découper l’enrobé selon la forme et la taille du jardin souhaité pour dégager une fosse de plantation. Les sols ainsi découverts sont ensuite décompactés et servent de base à un nouveau substrat fertile créé en triant les matériaux présents et en mélangeant les différentes sous-couches.

Le « technosol » obtenu peut être amendé de terre végétale (compost ou terreau) en fonction du résultat visé.

L’enrobé qui a été retiré est ensuite utilisé dans la conception paysagère du jardin Asphalte Jungle. Morcelées à la suite de l’opération de découpe, les plaques d’enrobé servent à établir une atmosphère rocailleuse à l’image des jardins alpins, ou comme paillage.

D’ailleurs, la palette végétale favorise des essences qui inspirent cet esprit rocailleux puisque sont principalement misent en terre des plantes vivaces et de rocaille. Il est également possible de planter des arbres et des arbustes mais il faut prendre en compte l’échelle du lieu dans lequel est créé le jardin. En effet, le projet a pour objectif d’investir les aspérités de la ville, ses recoins, qui n’ont pas nécessairement la place d’accueillir de gros sujets.

Désimperméabiliser la ville à toutes ses échelles

Asphalte Jungle répond à la question de la gestion des eaux pluviales et de leur valorisation au plus proche du point de chute, notamment dans un contexte urbain dense où les projets doivent se faire à une échelle restreinte.

La fosse de plantation n’est pas imperméabilisée et favorise donc l’infiltration directe de l’eau dans les couches inférieures du sol. Bien que la circulation de l’eau dans le sol soit recherchée, Asphlate jungle s’insère dans un contexte urbain où les sous-couches sont souvent encombrées par divers réseaux ou par des sous-sols tels que des caves ou des parkings. 

Le risque de dégradation de ces structures par infiltration des eaux pluviales est limité par la masse de couvert végétal relativement importante qui va capter un large pourcentage de l’eau reçue sur la parcelle. 

De plus, dans l’éventualité de pluies massives qui pourraient saturer la fosse de pleine terre, Wagon Landscaping préserve les systèmes d’eaux pluviales existants sur le lieu de réalisation du jardin. Ainsi, seul le surplus est évacué via le réseau. Bien qu’Asphalte Jungle ait été imaginé pour s’implanter sur de petites zones, telles que des cours d’immeubles, dans le cas d’un projet imaginé sur une grande surface, il sera peut-être nécessaire de mesurer la pluviométrie. Plus la zone désimperméabilisée est large, plus elle va capter les eaux pluviales et l’infiltration pourrait devenir un problème.

Enfin, ces jardins peuvent être réalisés sur dalle mais l’espace devra ici être étanché et accompagné du travail d’un bureau d’étude. 

Un jardin urbain avec peu d'entretien

Cette solution promeut un jardin pérenne qui s’auto-entretient. En effet, les porteurs de projet ont développé une palette végétale composée de plantes de rocaille sobres dans leur consommation d’eau, peu demandeuses en entretien et adaptées au futur contexte climatique. 

En termes d’arrosage, les expérimentations actuelles se contentent des eaux pluviales uniquement.

Ainsi, sans arrosage, le jardin Asphalte Jungle se pérennise dans le temps à la condition qu’il soit entretenu de la bonne manière. Attention, il ne s’agit pas d’un soin intensif et régulier, mais plutôt de bonnes pratiques de jardinage qui sont adaptées à ce modèle de végétalisation. Par exemple, les pratiques paysagères classiques qui recommandent de procéder à de l’arrachage régulier sont totalement réfutées par Wagon Landscaping. En effet, en auto-gestion, le jardin se régénère de lui-même et des semis vont pousser tout seul. Surtout, les déchets verts restent sur place et vont contribuer au paillage du jardin ce qui permettra de conserver l’humidité des sols tout en annulant le coût de leur exportation.

Wagon Landscaping assure l’entretien des jardins (à hauteur de trois à quatre passages par an) mais il est envisageable de mettre en place de petites formations pour les riverains, surtout dans le cas d’un projet dans une cour de copropriété.

Avec une bonne gestion, la densité d’Asphalte Jungle augmente rapidement.

Expérimentation de la solution

Végétalisation d'une cour d’immeuble

En 2021, dans le 11e arrondissement de Paris a été réalisé une expérimentation, à l’échelle micro, du jardin Asphalte Jungle dans un milieu caractéristique des villes très minérales et denses telles que la capitale. Il s’agit ici de la cour d’un immeuble dans un quartier faubourien, très présents à Paris, qui avait été recouverte de bitume. L’objectif est ici de désimperméabiliser et de rafraîchir la cour.
Le projet consiste donc en un jardin de 18m2 qui a émergé suite à cinq jours de travaux conduits par Wagon Landscaping, responsable de la maîtrise d’œuvre du projet et des travaux. Ainsi, leurs équipes ont découpé la couche de bitume, pour découvrir les sous-couches à décompacter, importé un peu de terreau pour revitaliser ces sols puis adapté la palette végétale au contexte de la cour qui est mi-ensoleillée, mi-ombragée.

Identifier les réseaux présents en sous-sol


A noter que l’immeuble appartient au troisième bailleur social de la ville, Elogie-Siemp, qui est maître d’ouvrage du projet et a pu apporter des éléments nécessaires à la conception en amont. En effet, ledit immeuble a entamé une opération de réhabilitation lourde (démolition partielle, puis reconstruction) en 2010 pour accueillir à nouveau des locataires en 2018. Ainsi, Elogie-Siemp avait accès au Dossier des Ouvrages Exécutés et a pu étudier les sous-couches de la cour afin de constater qu’ils ne présentaient pas de complexités rédhibitoires pour le projet (réseaux, caves trop proches etc). Avec une part significative du parc immobilier parisien qui a été construit avant 1974, ces informations sont souvent difficiles à retrouver.

Penser l’irrigation en amont


Enfin, il est important de souligner qu’avant la création du jardin, le remblai sous l’enrobé de la cour était irrigué … grâce à un puits d’infiltration créé au moment de la réhabilitation. Ces sols, où s’infiltrent les eaux pluviales collectées sur les toitures voisines, ont pu constituer une réserve d’humidité. Le puit existe toujours, cela signifie donc que le projet Asphalte Jungle du 11e arrondissement de Paris bénéficie de plus d’eau que ce qui serait seulement capté par les 18m2 de jardin.

Les paysagistes assurent un suivi du projet pendant un an puis effectuent une passation avec les services des espaces verts du bailleur social (avril/mai 2022), notamment pour transmettre les pratiques jardinières adaptées.

Jardin Joyeux – Aubervilliers : un projet de transformation d’un parking avec la technique Asphalte Jungle

A l’entrée du quartier de La Maladrerie à Aubervilliers se situe un ancien parking dont le revêtement a été entièrement cassé en 2015 puis laissé en l’état pour empêcher la venue de véhicules motorisés. L’OPH d’Aubervilliers (maître d’ouvrage) a alors fait appel à Wagon Landscaping (en 2016) pour revaloriser cet espace en attente de projets urbains futurs. Les porteurs de projet y ont utilisé les mêmes techniques de plantation et d’entretien qu’avec Asphalte Jungle.

Le projet de transformation du parking s’étale sur une surface de 1700m2 et a nécessité l’apport de 38m3 de terre végétale tout en conservant 95% des matériaux initialement présents. Ainsi, ont été plantées environ 150 essences qui nécessitent trois à quatre passages par an pour nettoyer et ressemer légèrement. Comme pour le jardin cité précédemment, cet espace recréé un effet rocailleux grâce aux fragments d’enrobé autour desquels s’est construit le paysage jardiné.

Depuis 2016, le jardin n’a pas été arrosé et il n’y a pas de système de récupération des eaux pluviales sur les toitures d’immeubles alentour. Il est aujourd’hui toujours présent.

Co-bénéfices

Co-bénéfices environnementaux :

  • Biodiversité
  • Sobriété
  • Eco-conception

Co-bénéfices autres :

  • Création de lien social dans le cas d'un jardin partagé

Complexité et contexte de mise en oeuvre

Quelle réplicabilité d’Asphalte Jungle ?


Des dires des professionnels de Wagon Landscaping eux-mêmes, la question de la réplicabilité de tels jardins dépasse la seule volonté de désimperméabiliser un espace. Le rôle du paysagiste est avant tout ici d’adapter chaque projet au contexte, à l’environnement, spécifiques au site ainsi qu’à ses usages. En effet, le lieu du projet, sa taille et ses acteurs sont autant d’éléments qui feront varier les caractéristiques à prendre en compte lors de l’étude menée au préalable.

De plus, la solution comprend des coûts fixes d’analyses du terrain, notamment relatives au sol. Si Asphalte Jungle peut s’accommoder de tous types de revêtement (enrobé, asphalte, macadam, pavé,etc), certains enrobés sont amiantés et auront pollué les sols, menaçant la survie du jardin. La qualité du matériau initial doit être évaluée car il est réutilisé. De même, un diagnostic sur l’épaisseur doit être réalisé pour évaluer la qualité des sous-couches, et donc de la future fosse.

Cet inventaire des matériaux sur place, ainsi que de leur qualité, va déterminer le visage final du projet.

Enfin, en ce qui concerne ce type d’opérations, il est possible que des fonds publics soient mis à disposition des maîtres d’ouvrages, notamment pour les projets de désimperméabilisation et de végétalisation qui agissent en faveur de l’adaptation des villes au changement climatique en matière de gestion des eaux pluviales et de lutte contre l’effet d’îlot de chaleur urbain. 
Coûts

Des coûts non linéaires


Le jardin Asphalte Jungle dans le 11e arrondissement de Paris, de 18m2, a couté 13 000 euros TTC, dont : 

  • 9 000 euros de travaux et fournitures (matériel, plantes);
  • 4 000 euros dédiés à la conception du projet, c’est-à-dire toute la phase d’étude qui précède les travaux et qui permet d’établir le diagnostic. 

Cependant, il faut bien noter que les coûts liés aux études préalables ne sont pas linéaires et plus la surface du projet sera élevée, plus ils seront absorbés.

Le coût est donc variable selon le projet et, en fonction du contexte, la perception du coût d’Asphalte Jungle est relative. Par exemple, dans le cas du Jardin Joyeux d’Aubervilliers, la solution apportée par Wagon Landscaping a été retenue par l’OPH d’Aubervilliers car elle coupait les coûts liés au déblaiement des débris d’enrobé, qui étaient largement au-delà du budget de l’OPH. 
Retours utilisateurs-rices

Un jardin durable

Nous avons interrogé les bailleurs sociaux Elogie Siemp et l'Office Public de l'Habitat d'Aubervilliers pour évaluer leur satisfaction par rapport à la technique de végétalisation Asphalte Jungle. 


Lionel Mure, Chargé de mission politique environnementale et innovation technique chez Elogie-Siemp


En 2018, pour des raisons de coût, le bailleur social  Elogie Siemp a livré un immeuble dont le sol de la cour était bitumé, alors qu'était originellement prévu un revêtement plus clair afin de limiter l’effet d’îlot de chaleur urbain. Pour pallier à ce sentiment de déception et tester la désimperméabilisation, le bailleur social a voulu tester la technique Asphalte Jungle sur cette cour d’immeuble, très représentative des typologies de terrain que l’on trouve sur le territoire parisien : minéral et dense.

Pour le bailleur social, la force du jardin Asphalte Jungle réside dans sa capacité à créer un sol artificiel, le « technosol », avec de l’existant, et ainsi de bâtir une stratégie de végétalisation sur plusieurs années puisqu’il s’auto-entretient. La solution est bien plus pérenne qu’une « grosse jardinière », et le sentiment de nature mieux établi.

Cependant, la réplication systématique de cette solution pour désimperméabiliser est à nuancer par le prix de l’opération. Pour le prototype de la cour, ce sont 400 euros par m2 qui ont été dépensés. A titre de comparaison, un sol bitumé coûte 100euros par m2 (pour des usages et fonctions bien différentes évidemment). Pour Elogie-Siemp, Asphalte Jungle est donc plus approprié à la transformation de l’existant qu’à la construction neuve, car il répond à des contraintes spécifiques. Par exemple, dans un cœur urbain dense, il est tout simplement plus aisé de fabriquer avec l’existant que d’importer des matériaux de l’extérieur de la ville. Aussi, la situation de la cour était propice à la bonne réussite du prototype, notamment grâce à l’infiltration des eaux pluviales dans la terre.

Enfin, pour des projets similaires futurs, Elogie-Siemp compte mobiliser des fonds de la ville de Paris dédiés à la désimperméabilisation, la gestion des eaux pluviales et à la lutte contre l’effet de chaleur urbain.
 

Jardin Joyeux : Quelle pérennité du jardin depuis 2016 ?


Preuve que le recours à cette solution est à penser en fonction du contexte, l’OPH Aubervilliers a au contraire choisi cette option car, dans leur cas de figure, elle convenait à leurs contraintes financières fortes. Comme expliqué plus haut, leur objectif était de déplacer le moins de matière possible.

Ainsi, les opérations ont essentiellement consisté à planter les diverses essences qui se composaient d’arbres, d’arbustes, de plantes rampantes et de vivaces ne nécessitant pas, ou peu, d’entretien. Bien que le développement du jardin soit légèrement plus long que prévu, il s’étoffe d’année en année et a déjà résisté à plusieurs canicules et sécheresses. Rappelons qu’il n’est jamais arrosé.

Les interventions, de l’ordre de trois à quatre passages d’une journée (ou demi-journée) par an consistent à ajouter quelques plantes, apporter un jardinage approprié, nettoyer (les déchets non-verts) et à valoriser le lieu : des animations sont organisées pour informer et impliquer les riverains.

Site(s) pilote(s)


Contacts

François VADEPIED
Paysagiste concepteur, co-fondateur de Wagon Landscaping
Téléphone : 01 45 82 27 98 
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Ressources complémentaires


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